ACT ION DE S CHR É T I ENS POUR L ' A BOL I T ION DE L A TOR TUR E
Fiche pédagogique - 10 -
Survivre à la torture
DISPARU PENDANT
13 ANS. ENFIN LIBÉRÉ
Témoignage d’Ali Abou Dehn
Ali Abou Dehn est libanais, né le 5 mai 1950, marié et père de trois filles.
Jeune, il a milité contre la présence syrienne au Liban comme membre du
Mouvement pour la jeunesse libanaise (Movement for the Lebanese Youth).
En 1987, il est arrêté par les forces syriennes lors d’un contrôle à la frontière
du Liban. Il est d’abord détenu cinq ans « dans l’enfer deTadmor », la prison
tristement connue de Palmyre en Syrie où à l’issue de deux mois
d’interrogatoires et de tortures, ses interrogateurs finissent par lui extorquer
des aveux : « Oui, il est en effet espion pour les Israéliens » !
Les aveux serviront de preuve lors d’un procès bâclé qui le renverra tout droit
dans les mains de ses bourreaux. Il passe ensuite huit ans à la prison de
« Sadnaya » près de Damas. Il est libéré en 2000, après treize ans d’horreurs
dans les prisons syriennes.
Aujourd’hui, il se bat pour reconstruire les liens avec sa femme et ses enfants.
Une rude expérience.
Document pour débattre
ACT ION DE S CHR É T I ENS POUR L ' A BOL I T ION DE L A TOR TUR E
Document pour débattre
Témoignage
Libanais engagé, Ali Abou Dehn a commencé par combattre les milices palestiniennes du
Liban, puis s’est confronté aux occupants syriens.
« Me battre contre les Syriens a sans doute été le premier pas sur le chemin qui m’a conduit
dans les prisons syriennes. »
« La prison de Tadmor dans laquelle je me trouvais
était certainement la pire prison qui puisse exister sur cette Terre. »
« J’ai rencontré un Syrien qui avait été emprisonné à Abou Ghraïb en Irak, je lui ai dit que
qu’Abou Ghraïb devait être l’enfer. Il m’a répondu «Mon ami ne dit pas cela ! Ici, c’est l’enfer!
À Abou Ghraïb les portes étaient scellées, mais au moins tu avais le droit de parler. […]
Pendant tout le temps passé à la prison de Tadmor, nous ne pouvions regarder quoi que ce
soit, nos yeux étaient bandés ou nous devions regarder par terre, il fallait chuchoter, si nous
élevions la voix, les gardiens nous frappaient. »
Pour briser leur personnalité, les prisonniers n’avaient plus de nom, juste un numéro.
L’identité d’Ali était le numéro 13.
Ils étaient environ 150 dans une cellule de 16 mètres sur 5,40 mètres, sans lit, avec un seul
WC.
« Nous avions un poulet comme repas. Un seul poulet, sans les cuisses que les gardiens
prenaient pour eux, à partager entre 45 détenus. […]
Il y avait tellement de prisonniers dans la même pièce que nous ne pouvions parfois dormir
qu’en nous entassant; on s’allongeait tête-bêche puis d’autres nous poussaient avec les
pieds pour gagner de la place. On répétait l’opération plusieurs fois pour faire de la place pour
tous. »
« Vivre à Tadmor, c’est risquer sa vie à chaque instant
être exposé à la violence, à la torture »
Les détenus sont quotidiennement maltraités lors des « exercices respiratoires » imposés
dans la cour de la prison ; ils doivent courir pieds nus, tout en étant fouettés dans le dos,
ou alors s’allonger sur le dos, lever les jambes pour être battus parfois jusqu’au sang ou
encore ils sont forcés de s’allonger sur le ventre puis les gardiens leur marchent sur la tête,
le cou, le dos ou les fouettent. Ceux qui refusent les « exercices » subissent alors d’autres
formes de torture.
« Les cinq premières années, j’étais exposé à la torture de façon régulière et permanente. La
torture était également psychologique. Je voyais les personnes mourir en face de moi et
j’attendais moi-même la mort.
On sentait la peur chez tous les détenus. Ils savaient que j’étais marié et père de trois filles et
ils connaissaient les âges de mes enfants. Alors ils amenaient une femme avec sa fille et je
les entendais crier. Bien sûr je m’imaginais que c’était ma femme et une de mes filles. Le
tortionnaire lui demandait son nom. Ils avaient sûrement convenu à l’avance comment la
femme allait se nommer. Et la femme disait le nom de mon épouse. Au moment même, dans
une situation de panique totale, je n’arrivais plus à me concentrer sur la voix de la femme et à
la différencier de celle de ma propre épouse. Et le tortionnaire disait qu’il allait la violer. Le fait
d’entendre les gémissements et la menace de viol vous rend malade et vous voulez tout
avouer à la seconde même. On vous démolit. »
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Document pour débattre
Libre depuis 10 ans, Ali compte toujours les jours et les heures, comme si l’horloge avait
recommencé à tourner après s’être figée pendant 13 ans. Mais Ali n’est pas resté indemne
de son passage dans les prisons syriennes. Il doit apprendre à se reconstruire.
« Après cette expérience, j’envisage la mort plus facilement. La torture est une mort lente.
Il y a un lien qui manque en moi, dans mon monde affectif, quelque chose s’est brisé, je me
sens un étranger face à tout et tout le monde ; le voisin que je salue, les amis, et même ma
famille au début, me paraissent étranges. C’est comme si on m’avait mis dans un congélateur
pendant treize ans, tout le monde a continué à vivre sa vie. »
« Je n’avais plus le contrôle sur quoi que ce soit, même plus
sur mon comportement. J’étais comme un automate. »
« En détention, ils ne nous donnent presque rien à manger, donc on ne sent plus si on a faim
ou non. Et ceci a eu des conséquences sur ma vie en liberté : à table, au début, je ne cessais
de manger et de boire que lorsque quelqu’un me disait d’arrêter!
C’est comme si j’avais arrêté de penser, que ma tête s’étaitdéconnectée. […]
Ma sensibilité est morte car j’étais dans un état d’anxiété permanent. Ils ont même réussi à
éteindre mes affects, à s’introduire dans mon monde le plus profond, dans mon monde imaginaire,
mon univers intime, où je pensais que je pouvais m’échapper de la réalité et du contrôle
du tortionnaire. Même ce monde ne m’appartenait plus et a pu être contrôlé par
eux ! […]
Je ne me sentais plus homme. Et ce sentiment est resté en dehors de la prison. Je me sentais
coupable parce que la vie de ma famille avait changé à cause de moi. Ma femme a tout
vendu pour survivre, elle a même vendu les bijoux que je lui avais offerts. […]
Ma famille m’a beaucoup aidé, elle était très compréhensive. Lorsque j’ai été libéré, je souffrais
d’une dépression. À ma libération je pesais 66 kg, maintenant j’enpèse 90 ! ».
« En prison, je m’imaginais que dehors, les gens allaient m’entourer
et s’intéresser à moi et à mon histoire. »
« Maintenant, je vis l’humiliation, la dégradation. Je l’ai vécue à l’intérieur et à l’extérieur de la
prison.
J’ai perdu le sens du bonheur, de la joie, j’ai perdu la sensibilité. Par exemple, à ma libération
je suis rentré chez moi et ma femme m’a ouvert la porte. Dès qu’elle m’a vu, elle s’est évanouie,
moi je n’en ai pas pris conscience et je l’ai enjambéepour saluer la foule qui se trouvait
chez moi à la maison. J’embrassais tout le monde, même les personnes que je ne connaissais
pas, et tout le monde pleurait. Puis j’ai appelé le nom de mes filles car je ne les avais
pas reconnues. Ma femme m’a reproché ensuite mon indifférence envers elle. Je sens que
mes affects sont morts. Moi, je ne suis pas moi.
Tout avait changé ; je n’ai pas vu mes enfants grandir. Ça prend du temps de reconstruire un
lien avec mes enfants et ma femme.
Ali est convaincu qu’il a gagnéquelque chose de cette épreuve.
Il a pu se réconcilier avec lui-même,
ce qui lui a permis de se réconcilier avec Dieu.
Les paroles d’Ali Abou Dehn ont été recueillies dans différents entretiens traduits à partir de son site
internet (www.flpdinsyria.com –en anglais), et du mémoire en psychologie clinique de Diana Shammaa.
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7, rue Georges-Lardennois 75019 PARIS
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SURVIVRE À LA TORURE
DISPARU PENDANT 13 ANS. ENFIN LIBÉRÉ
Qu’est ce qu’une disparition forcée?
On parle de disparition forcée, lorsqu’une personne est arrêtée ou détenue par des
agents agissant pour le compte d’un État ou avec son consentement, et que cet État le
nie et refuse de révéler où la victime se trouve ou ce qu’elle est devenue.
La victime, privée de la protection de loi, est à la merci de ses bourreaux et souvent promise
à une exécution sommaire.
Questions
pour lancer le débat
À votre avis, pourquoi fait-on « disparaître » quelqu’un ?
Ali a été porté « disparu ».
Selon vous, comment ses proches ont-ils vécu cette disparition ?
D’après son témoignage, qu’a-t-on le plus détruit chez Ali
en le torturant ? Que pensez-vous de son courage de témoigner,
de son analyse des faits et de ce qu’il ressent profondément ?
Après ces 13 années infernales, que reste-t-il à Ali aujourd’hui
pour l’aider à reconstruire sa vie ?
Comment la reconstruction est-elle possible ?
Qu’est-ce qui peut l’y aider?
Connaissez-vous d’autres personnes qui ont réussi à se reconstruire ?
À votre avis, pourquoi torture-t-on ?
Pour aller plus loin
La brochure : « Disparitions forcées –le crime organisé » de l’ACAT-France est disponible
sur le site de l’ACAT: www.acatfrance.fr/medias/campagne_sensibilisation/doc/DF_2010_-_Brochure...
Également disponible sur demande à :